Portail de l'Âge roman en Charentes

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Introduction

Le territoire couvert par le département de la Charente est marqué d’une forte identité imprimée par son fleuve certes, mais aussi, et en particulier aux XIe et XIIe siècles, par la personnalité des comtes d’Angoulême, les Taillefer, qui y exercèrent une gestion éclairée. À leur exemple, la générosité de nombreux seigneurs locaux a favorisé les fondations religieuses. Le chantier de la cathédrale d’Angoulême, entrepris dans la première moitié du XIIe siècle par l’évêque Girard, synthétise les innovations architecturales du siècle précédent caractéristiques de ce que l’on appelle « l’art charentais » : nef unique couverte de files de coupoles sur pendentifs, abside sans déambulatoire, façade rythmée par des travées hautes et étroites dans les arcatures desquelles vient se nicher une abondante sculpture.

Ce parcours privilégie des monuments où ces expériences ont été testées au XIe siècle (Lesterps, Châteauneuf-sur-Charente, Cellefrouin) et ceux qui, plus tard, se sont inspirés de la cathédrale (Lichères, Châtres). Il attire également l’attention sur des monuments singuliers (Saint-Michel d’Entraygues et son plan octogonal, le site souterrain d’Aubeterre et la chapelle des Templiers de Cressac dont les peintures murales relatent un épisode des croisades où se sont illustrés des chevaliers de l’Angoumois).

 

Lesterps : abbaye Saint-Pierre

La silhouette imposante du clocher-porche de l’abbaye de Lesterps est renforcée par l’emploi, aux confins du Limousin, d’un granit local dont la couleur contraste avec la blancheur du calcaire généralement utilisé dans notre région.

Cette abbaye de chanoines réguliers, fondée à la fin du Xe siècle par Jourdain 1er de Chabanais et sa femme, appartenait à l’ordre de saint Augustin et relevait du diocèse de Limoges. En 1070, l’abbé Gautier, qui dirigeait la communauté de clercs vers 1032, est inhumé en odeur de sainteté dans une « église neuve », la nef. Lors de la cérémonie de bénédiction de l’abbatiale, en 1090, elle a été dédiée aux saints Pierre et Paul et à saint Gautier.

L’abbaye de Lesterps formait un ensemble considérable dont il ne reste que le clocher-porche et la nef datés du début de l’âge roman. Ils constituaient l’espace ouvert aux paroissiens, séparé du chœur des chanoines par un mur. Le massif oriental, transept et chevet à déambulatoire, a été détruit au cours des guerres de Religion, tandis que les bâtiments conventuels qui avaient été relevés au XVIIe siècle ont été dispersés lors de la Révolution française. Au XIXe siècle, la nef restaurée par l’architecte Paul Abadie est dotée d’une abside en hémicycle. L’abbaye de Lesterps a exercé une influence aussi puissante que celle de Charroux, ordre de saint Benoît, distante d’une trentaine de kilomètres et que rappelle, malgré l’importance des dommages et destructions subis, le caractère imposant de leurs vestiges qu’il s’agisse du clocher-porche de l’une ou de la tour-lanterne de l’autre. Rémanence des églises–porches carolingiennes, la présence d’un clocher-porche s’observe dans quelques édifices du XIe siècle comme à Saint-Savin-sur-Gartempe, Saint-Porchaire de Poitiers ou encore à l’abbaye d’Airvault que, depuis Lesterps, l’abbé Pierre de Saine-Fontaine était venu réformer.

Construit en pierres de taille, le clocher-porche de l’abbatiale de Lesterps s’élève à 43 mètres. Il présente trois niveaux principaux séparés par deux niveaux intermédiaires pleins, rythmés par des corniches. L’effet de verticalité est accentué par les colonnes engagées s’élevant presque jusqu’aux deux tiers de la hauteur.

Au rez-de-chaussée, le porche comprend trois vaisseaux de trois travées, voûtés de berceaux longitudinaux à doubleaux. Les arcs reposent sur des piles quadrilobées aux chapiteaux décorés de volutes d’angle. Les chapiteaux pouvaient être peints, comme ceux provenant de l’église Saint-Nicolas de Poitiers (XIe siècle, détruite) et conservés au musée Sainte-Croix. La travée centrale, plus large, donne sur l’entrée de la nef.

Au-dessus du premier niveau intermédiaire, le deuxième étage, très élevé, est éclairé sur trois côtés par de hautes baies en plein-cintre ouvertes entre deux arcatures aveugles. Une salle dont la fonction liturgique est mal connue donne sur la nef par une tribune ; elle est couverte d’une coupole à huit pans sur trompes, dissimulée dans le second niveau intermédiaire. Le troisième étage, nettement en retrait, rappelle l’ordonnance du rez-de-chaussée ; il est couvert d’une coupole. L’imposant clocher-porche de l’abbaye de Lesterps doit ses qualités à l’unité de son architecture sobre et dépouillée et à l’élégance de ses proportions.

La nef est constituée, comme le porche, de trois vaisseaux ayant trois travées de profondeur. Les collatéraux s’élèvent presque aussi haut que le vaisseau central, éclairé ainsi par une lumière indirecte selon un procédé fréquent en Poitou. L’ensemble est voûté en berceau sur doubleaux dont les arcs, ainsi que les grandes arcatures latérales, reposent sur des piles quadrilobées dépourvues de chapiteaux. Les murs de la nef sont en moellons, la pierre de taille étant réservée aux contreforts et aux piles intérieures, ce qui trahit une antériorité de la nef sur le clocher-porche érigé en maçonnerie appareillée.

Il est donc possible que ce dernier ait été construit devant un portail primitif, détruit plus tard comme le suggèrent les raccords des tourelles d’escaliers. Seule la tourelle nord est d’origine, l’autre ayant été refaite par Paul Abadie.

À l’intérieur de l’église, des chapiteaux romans sont insérés dans le mur sud. L’un d’eux illustre la Résurrection du Christ, un autre est orné d’un réseau de pommes de pin. Ces deux chapiteaux, ainsi que les clefs de voûte et un autre chapiteau, provenant de l’ancien chevet et réutilisé en fonts baptismaux, sont en calcaire, plus facile à travailler que le granit. Les chapiteaux historiés sont la grande invention de l’art roman. Apparus au clocher-porche de l’abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire), puis à Saint-Hilaire de Poitiers, ils illustrent des thèmes tirés de l’Ancien ou du Nouveau Testament. L’exemple de Daniel dans la fosse aux lions peut symboliser l’image du Chrétien livré aux forces du mal ou d’un religieux en proie au pouvoir temporel mais aussi, de façon plus subtile et sans doute plus accessible à la plupart des fidèles, annoncer la Crucifixion et la Résurrection du Christ. Des épisodes de la vie de Jésus, comme l’Entrée du Christ dans Jérusalem (musée de Niort) provenant de la célèbre abbaye de Charroux ou encore des scènes de la vie quotidienne, sont autant de sujets qui ont pris place sur ce support privilégié et dont la verve est particulièrement pittoresque en Poitou-Charentes. Le célèbre chapiteau de la Dispute montre un homme perché dans un arbre occupé à la taille des rameaux, puis deux hommes qui s'empoignent par la barbe et brandissent leurs serpes tandis que, de chaque côté, leurs épouses tentent de les séparer et, enfin, leur réconciliation, alors que les deux hommes sont désormais estropiés. Les chapiteaux disparaissent à l’époque gothique.

 

Cellefrouin

Abbatiale Saint-Pierre de Cellefrouin

L’abbaye de Cellefrouin est la plus ancienne fondation de chanoines réguliers de l’ordre de saint Augustin en Angoumois. Elle doit son nom au seigneur du lieu, Frouin, qui donna le terrain sur lequel s’est élevée une primitive cella. Devenu trop petit, l’oratoire a cédé la place à une église abbatiale érigée au cours de la seconde moitié du XIe siècle. Elle était achevée depuis quelque temps lorsque le pape Urbain II vint prêcher la croisade en 1096 et saisit l’occasion pour rattacher cette abbaye à celle de Charroux. La communauté dut alors se plier à la règle bénédictine, à l’exception de l’abbé qui s’était retiré en Périgord. À son retour, dans les premières années du XIIe siècle, il rétablit la règle des chanoines réguliers. L’abbaye a subi les vicissitudes des guerres de Religion au XVIe siècle. Les bâtiments conventuels n’ont pas été relevés, mais l’église a été restaurée à plusieurs reprises aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, et classée au titre des Monuments Historiques en 1907. Consacrée à saint Pierre lors de sa fondation, elle a servi d’église paroissiale sous le vocable de Saint-Nicolas qui lui est resté. Enfin, victime d’infiltrations causées par un environnement marécageux, l’église a bénéficié d’une campagne de travaux de terrassement et d’assainissement en 2011.

Au premier abord, l’église, conçue pour recevoir une couverture en pierre, a un aspect massif, accentué par un enfoncement de près de 1,30 m dans le sol.
La façade est l’une des plus anciennes appartenant à l’âge roman en Charente. Elle est animée d’un niveau de cinq hautes et étroites arcatures en plein-cintre, placées de part et d’autre de la travée d’axe, plus large (deux à gauche et trois à droite). Le portail sans tympan, couvert en arc brisé, a été restauré au XVe siècle. Il est surmonté d’une fenêtre en plein-cintre. Quatre colonnes engagées, adossées aux pilastres des arcatures, s’élèvent sur le mur-pignon et affirment le caractère initialement élancé de la façade. Une fine corniche souligne le pignon, elle continue sur le fût des colonnes engagées et n’est interrompue que par la fenêtre d’axe, au niveau des impostes. L’ordonnance de la façade de l’abbatiale de Cellefrouin n’est pas sans rappeler le clocher-porche de Lesterps et anticipe celle de la cathédrale d’Angoulême, qui servit elle-même de modèle à d’autres édifices.

À l’intérieur, la nef possède trois vaisseaux de hauteur équivalente à quatre travées de profondeur ouvrant sur un large transept à absidioles et une abside profonde. La croisée du transept reçoit une coupole octogonale sur trompes qui repose sur de grands arcs comparables à ceux de la nef. Éclairée par deux oculi, aménagés côté est, la coupole est soulignée par une corniche à modillons qui se prolonge dans le transept et sur les absidioles et donne une unité à cette partie de l’édifice. Certains modillons sont sculptés. Les absidioles du transept et le chœur sont voûtés en cul-de-four. La nef est couverte de voûtes en berceau dont les arcs-doubleaux prennent appui sur des colonnes engagées adossées à des piliers massifs. Les baies des collatéraux fournissent une lumière indirecte, selon un procédé fréquent en Poitou. En revanche, l’aménagement d’un passage entre le chœur et les absidioles est typiquement charentais. 

Le décor sculpté se cantonne aux chapiteaux. Ceux de la nef ont des corbeilles lisses soulignées aux angles de volutes selon un procédé qui se reconnaît dans certains édifices du XIe siècle en Poitou, en particulier dans l’abbatiale de Saint-Savin-sur-Gartempe où ils devaient être peints. Le musée de Poitiers conserve des exemplaires comparables provenant de l’ancienne église Saint-Nicolas de Poitiers (détruite).

Certains chapiteaux sont formés de deux assises superposées rappelant ceux de la rotonde de Charroux. Dans la croisée, ils sont richement décorés de feuillages ou d’entrelacs formant vannerie évoluant en volutes ou crochets aux angles. Au nord est de la croisée du transept, des rinceaux émergent de la bouche d’un masque humain. À l’opposé, les rinceaux réunis aux angles forment une volute. Dans l’abside et les absidioles, des chapiteaux plus petits et faits d’un bloc sont ornés de feuilles grasses du même type qu’un chapiteau provenant de l’ancienne église Saint-Nicolas de Poitiers et conservé au musée Sainte-Croix.

Plusieurs sculptures sont insérées en réemploi dans les murs. À l’extérieur de l’église, sur le chevet, au-dessus de la fenêtre de l’abside, un Agneau doté d’un nimbe crucifère au modelé délicat et s’inscrivant dans un médaillon est sculpté avec une taille en réserve. À l'intérieur sur le mur nord, un modillon représente un lion. Sur le transept, du même côté, deux animaux (des agneaux ?) prennent place dans un cadre rectangulaire, tandis qu’au sud, une main bénissant posée sur une croix est représentée dans un médaillon.

Lanterne des morts de Cellefrouin

Avant de quitter Cellefrouin, il faut monter au cimetière découvrir la lanterne des morts, dont le fût est constitué d’un faisceau de colonnes surmonté d’un fanal, accessible par un escalier. Les lanternes des morts ont fait l’objet d’une littérature abondante ayant parfois donné lieu à des interprétations fantaisistes. Présentes en Limousin, en Poitou et en Saintonge, situées au milieu des cimetières où leurs lanternons diffusaient la lumière, elles posent de nombreux problèmes de datation et de fonction. Elles ont peut-être eu un rôle protecteur. Quant à leur période de construction, si elle reste difficile à déterminer avec précision, il est vraisemblable que ces petits monuments ont appartenu à l’âge roman, car ils sont généralement associés à des églises de cette époque.


Lichères : prieuré-cure Saint-Denis

Ce village de quelques centaines d’habitants abrite un des joyaux de l’art roman en Charente, le prieuré-cure Saint-Denis, érigé dans la première moitié du XIIe siècle par les moines de l’abbaye de Charroux. À l’approche de l’édifice, l’ampleur du massif oriental (chevet, transept) surprend par rapport aux dimensions de la nef qui, avec quatre travées de profondeur, paraît très courte. La nef mesure quatorze mètres de long tandis que les bras du transept font une saillie de sept mètres de chaque côté, ce qui donne l’impression d’un édifice « trapu ». L’effondrement du clocher au XVIIIe siècle a provoqué la destruction du côté nord de l’église, de la coupole et des voûtes de la nef. Lorsque l’église a été classée au titre des Monuments Historiques, en 1903, ces différentes parties ont été refaites à l’identique en prenant appui sur les anciennes fondations.

La façade est rythmée par quatre contreforts qui séparent le portail central de deux petites arcatures aveugles. Le portail mérite toute l’attention. Il possède, comme à la cathédrale d’Angoulême, un tympan sculpté, ce qui est très rare dans notre région. Celui de Saint-Denis s’inscrit dans la voussure très décorée du portail et il est supporté par un arc au profil très surbaissé. La forme de l’arc est reprise par l’intrados concave du tympan, ce qui lui donne une allure originale et détermine l’organisation du décor : l’Agneau nimbé tenant le Livre dans un médaillon tenu par deux anges aux ailes éployées. Aux extrémités prennent place deux personnages en buste dans des médaillons et deux rosettes. L’arc qui supporte le tympan est orné de palmettes grasses dont il existe de nombreux exemples, en particulier sur des chapiteaux déposés provenant de la cathédrale d’Angoulême et présentés au musée.

Les deux anges semblent danser, ils sont proches de ceux qui, sur la façade de la cathédrale d’Angoulême, sont situés de part et d’autre de l’Arbre de Vie. La même comparaison peut se faire entre le décor d’animaux fantastiques évoluant dans les rinceaux de la voussure et certaines frises de la cathédrale.

Les chapiteaux du portail sont sculptés de feuilles d’acanthe inspirées de la tradition Antique. L’artiste ne les copie pas, mais s’est approprié le motif et le métamorphose au gré de son imagination jusqu’à le rendre difficilement identifiable. À Saint-Denis, le feuillage gras, entrelacé, rappelle celui de certains chapiteaux conservés au musée des Beaux-Arts d’Angoulême et provenant de l’abbaye de Beaulieu.

Les tympans des petites arcatures latérales sont sculptés d’animaux quasiment en ronde-bosse. De leurs bouches émergent des végétaux et leurs queues se terminent en palmette. Les artistes puisent leurs modèles dans les bestiaires, recueils d’animaux réels ou imaginaires avec leur signification morale et religieuse. Il n’est pas toujours facile, de nos jours, d’interpréter de telles représentations. Parmi les animaux exotiques, le lion est le symbole de l’évangéliste Marc, mais également du Christ. Il peut aussi caractériser le pouvoir de Satan sur l’âme humaine et le châtiment qui résulte de la tentation. Il est souvent représenté dans la sculpture et donne lieu à des compositions très décoratives.

Avant de pénétrer dans l’édifice, examinons le mur sud épargné par l’effondrement du XVIIIe siècle. Il est rythmé par de puissants contreforts entre lesquels s’ouvrent d’élégantes fenêtres intégrées à de hautes embrasures en arcade. Au-dessus, les modillons de la corniche offrent un répertoire qui illustre la fertilité de l’imagination des sculpteurs : personnages, animaux et figures fantastiques. Le mur du chevet est animé par une série d’arcatures aux chapiteaux sculptés de feuillages, de palmettes et d’animaux. Remarquez la disposition du chevet très particulière à l’Angoumois, avec des absidioles accolées à de petites constructions rectangulaires unies sous une même couverture. Ces édifices rectangulaires sont en fait des couloirs donnant accès à l’abside. Ils sont percés d’oculi qui sont des petites fenêtres rondes. Le rôle de ces ajouts est plus lisible à l’intérieur de l’édifice. Une transenne à motifs géométriques (fenêtre de pierre ajourée généralement antérieure à l’époque romane) est conservée sur le transept sud.

En pénétrant dans l’église, le rapport entre les dimensions de la nef et du transept donne l’impression que celle-ci s’élève d’ouest en est jusqu’à la croisée du transept et s’élargit. Sylvie Ternet a étudié pour sa thèse les églises romanes en Angoumois et a mis en évidence une différence de hauteur de 0, 35 m entre les colonnes occidentale et orientale de la nef. L’effet paraît renforcé par l’étroitesse des collatéraux qui, exemple unique en Charente, sont séparés du vaisseau central par de simples colonnes rondes. Ces colonnes supportent des chapiteaux lisses à crochets, ce qui constitue à nouveau un archaïsme qui caractérise des édifices anciens du haut Poitou. Généralement les piles sont composites (ensemble de piliers et de colonnes engagées) pour recevoir les arcs-doubleaux des voûtes.

Or, ici, il apparaît que la voûte formait un berceau continu. Ce sont des dispositions qui se rencontrent dans les premières travées de la nef de l’abbaye de Saint-Savin ou à Saint-Hilaire de Poitiers. Les chapiteaux lisses devaient être peints comme ceux qui sont conservés au musée de Poitiers.

L’éclairage de la nef est dispensé par les ouvertures percées dans les murs des collatéraux, selon un procédé commun en Poitou et plus rare en Charente où les églises sont souvent à nef unique. En revanche, l’agencement d’un édicule rectangulaire entre le chœur et les chapelles absidiales du transept est typique de l’Angoumois ; ce passage doté d’un autel se transforme en chapelle. La sculpture envahit tous les chapiteaux du chœur et du transept. Ils sont décorés de palmettes entrecroisées où s’ébattent des animaux fantastiques empruntés à l’Antiquité : griffons, capricornes, chimères, basilics, harpies. Ils sont dans la lignée du décor de la façade occidentale de la cathédrale d’Angoulême et caractéristiques du décor charentais. Le musée en conserve de nombreux exemples.

 

Saint-Michel d'Entraygues

Nous sommes devant un monument qui a fait couler beaucoup d’encre. En effet, le plan octogonal de l’église Saint-Michel est très original tant en France que dans la région Poitou-Charentes. Située entre trois cours d’eau — inter aquas — dont la Charente au nord, et dédiée à Michel, le prince des anges qui a vaincu Satan, l’église a été édifiée à partir de 1137 par les chanoines réguliers augustins du monastère de La Couronne, tout proche, pour recevoir les pauvres selon la chronique de l’abbaye « ad recipiendum inibi Christi pauperes ». Les Augustins ont multiplié les établissements hospitaliers et Saint-Michel d’Entraygues est sur une route secondaire de la « via santonis » pour le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. C’est un raccourci qui, depuis Poitiers, passe par Charroux, Angoulême et Aubeterre pour rejoindre La Réole. Devenue paroisse au XIIIe siècle, l’église a subi les tourments des guerres de Religion. Les voûtes se sont effondrées au XVIIe siècle. Classée au titre des Monuments Historiques en 1841, elle a été restaurée par l’architecte Paul Abadie de 1848 à 1853. Si le premier niveau est dans son ensemble du XIIe siècle, toute la partie supérieure a été refaite.

L’église Saint-Michel se présente comme un octogone dont chaque face s’ouvre sur une absidiole. Ce plan est rare dans la région et lui donne une grandeur majestueuse ; il se rapproche de celui de la Maison-Dieu de Montmorillon en haut Poitou (sans absidioles). Le soubassement des murs a été repris par Paul Abadie et les blocs romans allongés se distinguent nettement des pierres modernes. Le décor est concentré sur l’absidiole occidentale qui abrite le portail et l’absidiole orientale qui reçoit le sanctuaire. Le portail en plein-cintre possède un tympan orné d’une représentation de L’ange terrassant le dragon qui est une des plus belles pages de la sculpture romane en Charente. L’archange Michel, aux ailes largement déployées, piétine et transperce de sa lance le dragon, symbole du mal, qui est ici un serpent ailé dont la queue s’enroule en anneaux. La composition est dynamique, nerveuse, élégante et s’adapte parfaitement au cadre du tympan. Une inscription en lettres onciales borde le tympan : « faltum (pour factum) est proelium in coelo michael proeliabatur cum dracone » (il y eut alors un combat dans le ciel,  Michael — et ses anges — combattirent contre le dragon). La tête de l’ange a été refaite lors des restaurations par le sculpteur Michel-Pascal. Les tympans sculptés sont rares dans la région et le thème du Combat de l’ange illustre le plus souvent des chapiteaux comme, par exemple, celui de la cathédrale d’Angoulême. Le musée de Poitiers conserve dans ses collections quatre tympans provenant de l’abbaye de Nanteuil-en-Vallée, au nord de la Charente, qui sont décorés d’animaux fantastiques dans un style tout à fait différent. À Saint-Michel d’Entraygues pas de ronde-bosse comme à Nanteuil mais un modelé très linéaire et tendu. Le portail est placé entre deux séries de cinq arcatures aveugles qui prennent appui sur un soubassement et se prolongent sur les absidioles voisines. Les arcs sont ornés de feuillages entrelacés d’une manière inventive et très décorative.

Les chapiteaux reçoivent un décor d’inspiration végétale, d’animaux fantastiques et de motifs de vannerie disposés de façon à souligner les angles.

En contournant les absidioles, remarquez la corniche à modillons sculptés de masques humains, d’animaux et de sujets satiriques. Beaucoup de modillons ont été refaits par Paul Abadie. L’ordonnance du portail est reprise avec la même élégance sur l’abside orientale qui tient lieu de chevet.

À l’intérieur de l’édifice, l’ampleur des volumes affirme la majesté du lieu. Une arcade en plein-cintre aux chapiteaux sculptés reposant sur des colonnes monolithes (leurs fûts sont taillés dans un seul bloc de pierre) marque l’entrée des absidioles qui sont éclairées par une fenêtre en plein-cintre et couvertes en cul-de-four. L’absidiole orientale se distingue par un décor plus soigné qui souligne sa fonction de chœur avec sa fenêtre encadrée de trois colonnettes dont les chapiteaux supportent un bandeau biseauté. La totalité des voûtes est l’œuvre de Paul Abadie. Les chapiteaux des colonnes monolithes sont d’origine dans la proportion de 5 sur 8 comme l’a démontré L.-B. Lafarge dans son mémoire de maîtrise en 1994. Ils sont ornés d’un décor végétal typique de l’Angoumois. Quelques-uns ont été déposés près de l’entrée de l’église.

 

Châteauneuf-sur-Charente : église Saint-Pierre

L’église Saint-Pierre-aux-Liens de Châteauneuf-sur-Charente est un ancien prieuré bénédictin de l’abbaye de Bassac. Le bourg doit son nom à la reconstruction, après l’incendie de 1081, du château qui avait une importance stratégique, car il commandait le seul pont en pierre sur la Charente entre Angoulême et Cognac. Le prieuré, dont les bâtiments conventuels n’existent plus, paraît avoir été érigé à la même époque. L’église a subi de nombreuses vicissitudes et, dans la seconde moitié du XVe siècle, le clocher, le chœur et le bras nord du transept ont été reconstruits. Après la Révolution française, elle servit de prison. Classée au titre des Monuments Historiques en 1862, elle a été, comme beaucoup d’édifices charentais, considérablement restaurée par l’architecte Paul Abadie. Sous sa direction, toutes les parties hautes ont été reprises et de nombreux chapiteaux de la nef remplacés. L’église n’en reste pas moins, pour sa façade et l’œuvre sculptée, un des sites majeurs de l’âge roman en Angoumois.

La façade à deux niveaux est divisée en trois larges travées délimitées au rez-de-chaussée par des pilastres, évoluant en colonnes engagées à l’étage, et s’achève par un pignon triangulaire percé d’une étroite fenêtre. La travée centrale, unie sur toute la hauteur par une monumentale arcature, est mise en valeur par une surélévation du mur-pignon. Au premier niveau, le portail en plein-cintre est dépourvu de tympan, le décor prend place sur une voussure à trois rouleaux. Sur le premier, un médaillon central reçoit l’Agneau tenant le Livre de Vie. Il est placé entre les symboles des évangélistes accompagnés d’un ange. Sur le troisième rouleau et l’archivolte règne un décor de feuillages stylisés. Entre les deux, se développe un somptueux motif de rinceaux animés de personnages et d’animaux fantastiques, comparable à celui des chapiteaux qui s’étire en frise sculptée de part et d’autre du portail. Cet ensemble se rapproche de la sculpture saintongeaise. Il témoigne d’une même profusion de figures humaines ou animales, voire monstrueuses émergeant des rinceaux, d’un même effet décoratif et d’une imagination tout aussi débordante. Les sculptures des arcatures latérales et celles de la corniche (à l’exception de trois modillons) ont été restaurées. Remarquez au sud, parmi les modillons modernes, la caricature de Paul Abadie, représenté en acrobate, à la façon médiévale.

Le second niveau est orné de sculptures en ronde-bosse représentant quatre personnages difficiles à identifier et restaurés. L’un d’eux, placé au nord de la fenêtre d’axe, tenait un livre. Ce personnage a été assimilé à l’apôtre Pierre et doté de clefs à l’occasion d’une restauration. En revanche, sous l’arcature de gauche, la représentation d’un cavalier grandeur nature, dont le cheval foule un personnage allongé, n’a pas été modifiée. Une femme debout, richement parée, lui fait face. Le thème du cavalier est récurrent dans notre région et, bien que beaucoup de ces sculptures aient disparu, il en reste un certain nombre en place plus ou moins bien conservées, comme à Saint-Hilaire de Melle, Parthenay-le-Vieux ou Saint-Pierre d’Airvault. Leur interprétation a donné lieu à de nombreuses hypothèses, qu’il s’agisse de l’empereur Constantin, de Charlemagne, d’un seigneur local ou de la réplique en pierre de la statue équestre en bronze (autrefois doré) de Marc-Aurèle à Rome comme l’ont cru certains historiens. En effet, comme à Rome où le cheval de l’empereur foulait les ennemis, un personnage parfois étendu sous le pas des chevaux serait le symbole du paganisme vaincu. La question n’est toujours pas résolue. À Parthenay-le-Vieux, le cavalier est un seigneur partant pour la chasse, faucon au poing.

À Châteauneuf-sur-Charente, il semblerait que ce soit l’empereur Constantin ayant vaincu le paganisme en présence de l’Église triomphante. Ces personnages en ronde-bosse ont un traitement différent des décors du premier niveau. Le cavalier a une attitude altière, le drapé de son manteau flottant, le pied gauche sur l’éperon et la main sur la hanche où se distinguent des vestiges de doigts. Le harnachement du cheval est soigné, la tête qui se courbe et la patte avant gauche pliée donnent une impression de mouvement. Les silhouettes des autres personnages, la maîtrise des proportions et les plis au bas des vêtements rapprochent ces sculptures de celles de la cathédrale d’Angoulême. Il est possible qu’une équipe du chantier de la cathédrale ait exercé à Châteauneuf. La plupart des encadrements sculptés, des moulures, des chapiteaux et la moitié des modillons de la partie haute de la façade ont été refaits sous la houlette de Paul Abadie.

La nef, accessible en descendant quelques marches, possède trois vaisseaux de hauteur équivalente à six travées de profondeur et voûtés en berceaux renforcés par des arcs-doubleaux qui retombent sur des colonnes engagées. L’éclairage est indirect, pénétrant dans la nef par les baies aménagées dans les collatéraux selon un procédé plus fréquent en Poitou qu’en Charente où domine la nef unique. Le transept conserve, de l’époque romane, le croisillon sud à deux travées et une absidiole semi-circulaire couverte d’une voûte en cul-de-four. La première travée est prolongée par une chapelle rectangulaire servant de passage entre le transept et le chœur selon une disposition typique en Angoumois, procédé observable également à Lichères. Cet ensemble a été voûté au XVe siècle.

Soixante chapiteaux de la nef ont été remplacés ou grattés ou retaillés. Huit sont authentiques. Parmi ceux-là, deux sont conservés à l’extrémité orientale du collatéral nord et présentent, l’un, des figures à tête d’homme et corps d’oiseaux au milieu de dragons se tirant les cheveux, l’autre, un homme et une femme dans des rinceaux attaqués par des lions et des dragons. Trois sont situés dans le collatéral sud, illustrant respectivement une tête de démon parmi un combat de lions et d’oiseaux, des griffons affrontés et un décor de rinceaux. Trois autres chapiteaux romans sont préservés dans l’absidiole où le thème du sacrifice d’Abraham, illustré à deux reprises, fait face à un groupe de sonneurs de trompe. C’est également dans l’absidiole que se trouvent trois chapiteaux qui, restaurés sur une moitié seulement, permettent de comparer la sécheresse du ciseau du sculpteur du XIXe siècle au moelleux du geste de l’artiste du XIIe siècle. Le style des chapiteaux de l’église se rapproche de celui des sculptures de Saintonge.

Saint-Pierre de Châteauneuf-sur-Charente est intéressante à plus d’un titre. La façade reprend le rythme de celle de la cathédrale d’Angoulême, le plan de la nef et le type des voûtes qui la couvrent sont poitevins, tandis que la chapelle rectangulaire servant de passage entre le transept et le chœur est typiquement charentaise. La qualité du décor sculpté pourrait être le fruit de deux ateliers, l’un, venant de Saintonge, aurait orné le premier niveau de la façade et l’intérieur de l’édifice, le second, ayant œuvré au chantier de la cathédrale d’Angoulême, aurait réalisé les grandes figures de la façade. Enfin, les architectes du XVe siècle ont su préserver l’harmonie de cet ensemble en intégrant parfaitement leurs reconstructions. Quant aux restaurations de l’architecte Paul Abadie qui peuvent paraître radicales ou excessives, elles donnent à l’édifice une certaine harmonie et illustre l’âge roman tel qu’il était perçu au XIXe siècle.

Saint-Brice : abbatiale Notre-Dame de Châtres

Perchée sur une hauteur dominant un vallon dans le vignoble du Cognaçais, la belle abbatiale de Châtres, située sur la commune de Saint-Brice, est classée au titre des Monuments Historiques en 1948. Cette ancienne abbaye a connu de nombreuses vicissitudes. En effet, au cours de la guerre de Cent Ans, l’abside de l’église a été détruite et, pendant les guerres de Religion, les bâtiments conventuels et le bras nord du transept ont été incendiés. Lors de la Révolution française, confisquée au profit des biens nationaux et vendue, elle a été aménagée en manufacture de faïences. Finalement, en 1823, elle est transformée en remise agricole. Malgré ces troubles, l’église, qui n’a pas connu de campagnes de restauration au XIXe siècle, reste dans son état initial ce qui en fait un exemple très intéressant.

Les archives ayant brûlé pendant les guerres de Religion, l’histoire de l’abbaye reste méconnue. Elle aurait été fondée au temps d’Arnaud Taillefer (975-1001), comte d’Angoulême. Une communauté de chanoines, de l’ordre de saint Augustin, venue s’y installer au début du XIIe siècle, serait à l’origine de sa reconstruction qui adopte toutes les caractéristiques d’un édifice charentais avec une façade à arcatures et une nef unique couverte d’une file de coupoles.

La façade de Notre-Dame-de-l’Assomption est très élégante. Le musée de Cognac en conserve une phototypie empreinte d’un charme désuet datant de 1894.

La façade présente une élévation à trois niveaux d’arcatures en plein-cintre, séparés par des corniches. Aux extrémités, de hautes colonnes engagées unissent les niveaux sous un tympan triangulaire. Le rez-de-chaussée accueille un puissant portail entre deux petites arcatures. Au-dessus, la fenêtre d’axe prend place dans une série de cinq arcatures, tandis que le dernier niveau reçoit un registre de neuf arcatures aveugles séparées par des colonnettes à chapiteaux sculptés. Cela donne une progression en nombre des arcatures trois, cinq, neuf au fur et à mesure de l’élévation avec des proportions harmonieuses et subtiles. Le décor est sobre et raffiné. Tous les arcs sont surlignés d’une archivolte et les chapiteaux ont des motifs géométriques ou de feuillages à combinaisons multiples, sauf celui qui règne au-dessus du contrefort-colonne gauche où, aux angles, deux têtes humaines émergent d’un décor végétal. Le musée d’Angoulême conserve un chapiteau du même type, provenant de l’abbaye de Beaulieu. Les tailloirs sculptés se prolongent par une frise selon un procédé habituel en Angoumois et en Saintonge offrant un répertoire de damiers, de fleurons, de rinceaux en demi-palmettes ou entrelacés dans un style linéaire et précis. Cet ensemble équilibré et élégant est magnifié par l’arc polylobé du portail et, à l’étage, par les faisceaux de colonnettes qui reçoivent la voussure de la fenêtre et deux colonnes aux fûts habillés d’incrustations et de décors perlés.

L’intérieur, vaste (45 m de long), contraste par sa sobriété. La nef est unique avec trois travées de profondeur ; elle donne sur un transept moins élevé à absidiole (seul, le bras sud subsiste) et un chœur profond fermé depuis le XIVe siècle par un mur droit percé d’une fenêtre de type gothique. Avant la guerre de Cent Ans, le chœur possédait une abside en hémicycle. La nef et la croisée du transept adoptent la même solution que la cathédrale d’Angoulême dans les années 1110-1120, avec un couvrement en files de coupoles sur pendentifs, inspiré de l’église Saint-Étienne de Périgueux (XIIe siècle). À Châtres, les coupoles, imposantes, sont portées par des arcs brisés. Le décor est discret. La coupole de la croisée du transept est percée d’un oculus (fenêtre ronde). Ses archivoltes sont ornées de dents de scie et de pointes de diamant qui se retrouvent sur certains tailloirs de chapiteaux aux corbeilles nues et animent un jeu d’ombres et lumières. Ce décor est très répandu comme en témoignent des fragments conservés dans le musée d’archéologie de Saintes.

L’intérieur de l’édifice est remarquable par la justesse de ses proportions et l’économie de son décor.

 

Cressac

Chapelle de templiers

La chapelle des Templiers à Cressac, établie sur un promontoire dominant la vallée du Né, peut paraître bien modeste au premier abord. Elle a l’austérité des constructions de l’ordre du Temple, caractérisées par la simplicité du plan (un rectangle) et l’absence de décor sculpté à l’exception d’une moulure ornée de feuillages qui règne au-dessus des trois fenêtres du chevet. La chapelle possédait un ensemble de fresques dont une partie, préservée, est d’un intérêt majeur, car elle décrit un épisode des croisades. Les fresques paraissent contemporaines de la construction de la chapelle, c’est-à-dire la deuxième moitié du XIIe siècle.

Pour délivrer le Saint-Sépulcre de Jérusalem et protéger les Chrétiens d’Orient, le pape Urbain II prêcha, en 1095, la première croisade qui aboutit à la prise de Jérusalem, en 1099, par Godefroi de Bouillon et au couronnement de son frère Baudouin comme roi de Jérusalem en 1100. Les pèlerins pouvaient à nouveau circuler. Afin d’assurer leur sécurité, Hugues de Payens fonda à Jérusalem, en 1119, un ordre de moines-soldats. Ces moines établis dans le Temple de Salomon, lieu symbolique où se trouve l’actuelle mosquée Al-Aqsa, ont pris le nom de Chevaliers du Temple ou Templiers. L’histoire des Templiers se confond avec celle des croisades en Terre Sainte et de la Reconquête en Espagne. Avec le temps, l’ordre a prospéré et accumulé des richesses qui lui permettaient d’assumer un rôle de banquier auprès des papes ou des rois, et lui donnaient une véritable puissance. Lorsque l’empire romain d’Orient est tombé aux mains des Musulmans, les Templiers durent quitter la Terre Sainte et rentrèrent en Occident. En France, ils se heurtèrent au roi Philippe le Bel qui, convoitant leurs richesses, s’employa à les discréditer ; il fit arrêter les membres de l’ordre, les soumit à l’Inquisition et, sous la torture, amena un grand nombre d’entre eux à avouer toutes sortes de forfaits. Le roi obtint du pape Clément V la suppression de l’ordre en 1312 et, deux ans plus tard, l’exécution, par le bûcher, du grand maître Jacques de Molay et du commandeur de Normandie. Malgré les calomnies qui ont terni la renommée des Templiers, les historiens reconnaissent maintenant leur compétence à gouverner et à administrer leur ordre, leur rôle international dans le domaine du commerce et des finances et leur réelle valeur militaire qui permit des victoires décisives.

C’est l’une de ces batailles, la victoire remportée en 1163 par les Croisés dans la plaine de La Bocquée au pied du Krak des Chevaliers, qui est décrite sur le mur nord de la chapelle de Cressac. Au registre supérieur, les habitants regardent du haut des remparts crénelés les Croisés sortir calmement de la ville tandis que, plus loin, sur un fond parsemé de fleurs de lis et de croissants, l’un d’eux charge les Sarrasins qui se réfugient dans une ville. Le retentissement de cette victoire a été particulièrement profond dans la région, car l'armée des Croisés comprenait un contingent de chevaliers charentais, dont le frère du comte d’Angoulême, Geoffroy Martel, qui s'était distingué au cours des opérations. Au registre inférieur, des scènes de combat encadrent un campement de Sarrasins. Un soin particulier a été apporté à la description de l’armement des protagonistes et facilite leur identification : rondache (bouclier rond) et selle à pommeau pour les Sarrasins ; écu oblong, haubert (cotte de maille), casque à nasal, selle surélevée pour les Francs. Les coloris sont limités à l’ocre, le brun et le blanc ; les silhouettes sont cernées d’un trait épais ; des lignes brun rouge soulignent le modelé, les plis des vêtements et l’armement. 
Au revers de la façade et à gauche de la fenêtre, un chevalier à pied, muni d’une épée et d’un écu, est une représentation probable de saint Georges s’apprêtant à combattre le monstre qui lui fait face pour protéger une femme, richement vêtue et couronnée, derrière lui. En parallèle, à droite de la fenêtre, un chevalier couronné foule sous les sabots de son cheval un petit être devant une femme également couronnée. Il s’agit sans doute d’une allusion symbolique à la victoire de la Chrétienté sur l’Islam, interprétée comme un triomphe sur le paganisme. Sur les façades des églises de la région, il est fréquent d’observer des cavaliers foulant un personnage. Ce thème est propre à la région Poitou-Charentes. Beaucoup ont disparu, cependant il en reste quelques-uns en place quoique mutilés comme, par exemple, celui de Châteauneuf-sur-Charente.

Dans l’ébrasement de la fenêtre, côté droit, une barque montée par deux bateliers est peut-être une allusion à la traversée de la mer par les Croisés.

Sur le mur du fond, un évêque est identifié par certains historiens comme étant Adémar, évêque d’Angoulême, qui prit part à une expédition contre les Sarrasins d’Espagne. Cet ensemble de peintures murales paraît contemporain de la construction de la chapelle dans la seconde moitié du XIIe siècle.

Notre-Dame de Cressac

Ne manquez pas d’aller voir, dans le bourg à quelques kilomètres, l’église paroissiale Notre-Dame édifiée dans les dernières années du XIe siècle. Elle est construite en moellons, ce qui constitue un archaïsme ; en revanche, la façade à deux niveaux est habillée d’un parement de pierres de taille. Le portail, centré et placé entre deux hautes arcatures latérales, est orné de colonnes à chapiteaux sculptés. Au-dessus, le mur aveugle est rythmé par des contreforts plats. Le clocher est éclairé par des baies en plein-cintre. Le plan de l’édifice est très simple, une nef, une travée sous le clocher et une abside. La nef, à l’origine couverte d’une charpente, a reçu une voûte en brique au XIXe siècle. L’abside est animée par une série d’arcatures qui s’élève sur toute la hauteur du mur. À l’extérieur, le chevet est couronné d’une corniche à modillons sculptés. Le style de la sculpture de l’édifice, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, est très homogène bien qu’il s’exprime avec une certaine maladresse : entrelacs, feuillages, masques, silhouettes animales et humaines.

 

Aubeterre-sur-Dronne

Le village d’Aubeterre-sur-Dronne à l’extrême sud du département de la Charente dépendait, à l’époque romane, du comté d’Angoulême sur le plan temporel et du diocèse de Périgueux sur le plan religieux. Très pittoresque et riche en monuments, il compte au nombre des « Plus Beaux Villages de France ». Deux monuments appartiennent à l’âge roman, la façade de l’église Saint-Jacques et l’ensemble souterrain communément appelé Saint-Jean-l’Évangéliste.

Église Saint-Jacques

Détruite par les protestants en 1562, il ne reste que la façade de l’ancienne collégiale Saint-Jacques édifiée au XIIe siècle. Mais quelle façade ! Très large, elle s’étend sur plus de 18 mètres ; elle présente trois niveaux dont le premier, très élevé, est constitué de trois puissantes arcatures à voussures rythmées par des colonnes engagées. L’arcature centrale qui abrite le portail possède une voussure à six rouleaux, les deux autres, aveugles, n’en comptent que trois. Les voussures ont des motifs géométriques et végétaux. L’arc polylobé du portail est du plus bel effet décoratif et semble inspiré par l’art mozarabe d’Espagne. Les chapiteaux des colonnettes sont animés de chimères, de griffons, de basilics et de visages humains affrontés et emmêlés. La décoration des chapiteaux se prolonge sur le mur en une frise sculptée où se reconnaissent un zodiaque et des travaux des mois. Elle devait continuer au sud où se voient le signe du sagittaire et un homme assis préparant un cochon, tué en prévision des longs mois d’hiver. Au second niveau règne une série d’arcatures reposant sur des colonnettes à chapiteaux sculptés de motifs géométriques ou végétaux, surmontée d’une corniche à modillons.

Enfin, le troisième niveau, bien que très endommagé, conserve des traces d’arcs dont l’un, placé au nord, était occupé par un cavalier qui est un thème propre à la région Poitou-Charentes. Beaucoup ont disparu, mais il en reste quelques-uns en place dont celui de la cathédrale d’Angoulême ou encore celui, bien conservé, de l’église Saint-Pierre de Châteauneuf-sur-Charente. Leur signification a donné lieu à de nombreuses interprétations : Constantin, Charlemagne, seigneur local ou réplique en pierre de la statue équestre en bronze (autrefois doré) de Marc-Aurèle au Capitole à Rome comme l’ont cru certains historiens ?

La façade de l’église Saint-Jacques assume des caractéristiques de l’art du Poitou et de celui de Saintonge. L’ordonnance de la façade à trois niveaux séparés par des corniches dans un volume rectangulaire et le portail sans tympan flanqué d’arcatures aveugles sont poitevins, tandis que la série d’arcatures aux voussures et chapiteaux richement sculptés, le décor qui souligne les articulations et laisse libre cours à une imagination débordante qui effraie, interroge ou enseigne sont plutôt saintongeais. Le parfait aboutissement de cet art permet de dater cette façade de la fin de l’âge roman vers 1150-1160. Il est intéressant également de constater le rayonnement des modes de construction et du décor sculpté du Poitou et de la Saintonge.

Ensemble souterrain

C’est l’ensemble le plus surprenant de la Charente. Creusé par un évidement de la roche, il est composé actuellement de deux églises, d’une nécropole et d’une crypte révélée lors d’un éboulement en 1960. À l’extérieur, il comprenait des édifices maçonnés, aujourd’hui disparus. Son histoire est peu connue, si ce n’est que l’ensemble a été abandonné au XVIIIe siècle après avoir servi de cimetière. Au début du XXe siècle, un instituteur s’enthousiasma pour le lieu et réussit à le faire visiter par le Congrès archéologique de 1912 et à le faire classer la même année. En 1958, des travaux de restauration et de consolidation ont été entrepris.

L’accès au site se fait par une église, aujourd’hui très ruinée, à cinq vaisseaux dont la hauteur est décroissante du vaisseau central aux collatéraux. Dans le collatéral nord, un escalier conduisant à une crypte creusée dans le rocher a été découvert lors de la campagne de restauration. Elle se situe sous la nef d’où elle était visible par une fenestella qui existe toujours mais, par souci de protection, a été ré-ensevelie.

 

L’église Saint-Jean

Elle est axée nord-sud et comprend une nef de dimensions considérables (17,40 m de long sur 11 m de large, et 17 m de haut), un collatéral séparé du vaisseau principal par deux colonnes et une abside. Le couvrement taillé dans la roche est en berceau plein-cintre pour la nef et plat pour le collatéral. Au milieu de la travée centrale se trouve une cuve ronde accessible par quatre marches — l’escalier a été rétréci par le creusement d’une tombe — avec, au fond, une croix sculptée en creux. Quelle était sa fonction ? Une fosse à reliques comme à Saint-Germain d’Auxerre ? ou une cuve baptismale ? Cette dernière hypothèse paraît plus crédible ; en effet, lors des restaurations, il a été reconnu une rigole qui l’alimentait en eau et, de plus, elle est située au centre de la nef. Cependant, les usages décrits par les textes laissent supposer que le baptême par immersion avait disparu dès l’époque carolingienne et les piscines étaient déjà remplacées par des fonts baptismaux. Alors ? La question reste entière.

L’abside abrite un édicule monolithe de forme hexagonale à deux niveaux. Le premier est orné d’arcatures aveugles dont les tailloirs des chapiteaux lisses étaient réunis par un bandeau. Le second niveau légèrement en retrait, moins haut, est ajouré par six arcatures. Sa forme rappelle celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem et pourrait désigner un reliquaire monumental.

Une galerie, placée à 15 mètres de hauteur et accessible par un escalier taillé dans le roc, cerne l’église sur trois côtés. Elle donne sur la nef par des baies en plein-cintre. Il en partait un couloir souterrain conduisant directement au château. Au sud de l’église Saint-Jean, une salle ayant servi de cimetière abrite des tombes taillées dans la roche.

Cet ensemble souterrain est difficile à dater avec précision, car son histoire est mal connue. Des indices archéologiques permettent de situer son aménagement au début du XIIe siècle bien qu’il subsiste beaucoup de zones d’ombre.